Depuis toujours, les constructeurs tentent de prédire l’avenir. Buick est souvent considéré comme un pionnier, avec la Y-Job présentée en 1938, largement reconnue comme la première concept-car jamais réalisée. Au fil des décennies suivantes, toutes les marques ont consulté leur boule de cristal pour imaginer les voitures de demain, parfois avec une justesse remarquable, parfois à des années-lumière de la réalité qui a suivi. Cela nous amène à la Ford Synergy. Elle donne encore l’impression d’avoir voyagé depuis le futur, alors qu’il s’agit d’un concept-car vieux de 30 ans. Si son style reste extravagant, même selon les standards de 2026, la technologie qu’elle mettait en avant à l’époque demeure, elle, très actuelle. Imaginée comme une familiale pour l’année 2010, cette proposition atypique est une six places dotée d’une carrosserie ultra-aérodynamique et d’un moteur à prolongateur d’autonomie. Avec un coefficient de traînée de seulement 0,20, elle est presque aussi profilée que les véhicules de série les plus aérodynamiques jamais produits. Certes, la Synergy n’était qu’un concept-car permettant à Ford de se lâcher sans se soucier des réglementations. Néanmoins, atteindre le niveau de la Mercedes EQS avec un quart de siècle d’avance n’avait rien d’évident compte tenu des technologies disponibles au début des années 1990. Soyons directs : ce n’est clairement pas la Ford la plus séduisante jamais dessinée, surtout à l’avant avec ses ailes en forme d’ailerons. Mais le concept n’était pas conçu pour gagner des concours d’élégance : il devait avant tout fendre l’air le plus efficacement possible. Au Salon de Detroit 1996, Ford a mis le concept sous les projecteurs en insistant sur sa chaîne de traction hybride, avec toutefois une particularité inattendue. La Synergy était techniquement un véhicule électrique avec prolongateur d’autonomie, puisque le moteur thermique n’entraînait pas les roues. Il servait à la place de générateur pour alimenter quatre moteurs électriques, un par roue. Une approche très en avance sur son temps, quand on sait que la BMW i3 REx n’est arrivée qu’en 2013. La carrosserie profilée dissimulait un moteur de 1,0 litre monté à l’arrière et un volant d’inertie installé à l’avant. Ce dernier pouvait récupérer l’énergie excédentaire du moteur et du freinage, puis utiliser cette réserve pour alimenter le véhicule lors des accélérations ou en montée. En pratique, la Synergy proposait déjà le freinage régénératif, une fonction aujourd’hui devenue banale sur les hybrides et les véhicules électriques. La puissance n’a jamais été communiquée, mais la voiture n’avait pas besoin de moteurs surdimensionnés pour se déplacer. La raison : elle ne pesait qu’environ 998 kg grâce à sa carrosserie en aluminium. À l’époque, Ford indiquait que la Synergy était plus légère d’environ 499 kg qu’une berline familiale de gabarit intermédiaire. Les panneaux de carrosserie allégés à eux seuls faisaient gagner environ 181 kg par rapport à une structure classique en acier. Ce régime à l’aluminium a également permis aux ingénieurs de Ford de réduire la taille d’autres composants (moteur, volant d’inertie, radiateur et freins), ce qui a retranché environ 136 kg supplémentaires. Lors de la présentation du concept, le défunt président-directeur général de Ford, Alex Trotman, a clairement expliqué que la Synergy n’était pas réaliste pour une production en série : "C’est vraiment un exercice d’exploration, en particulier quand il s’agit de rendre cette technologie avancée abordable". Ce concept trentenaire ne s’est pas contenté d’anticiper les électriques à prolongateur d’autonomie. Il proposait aussi des caméras latérales à la place des rétroviseurs, une interface entièrement sur écran, et littéralement aucun bouton ni interrupteur. L’ergonomie traditionnelle devenait inutile, puisque la Synergy s’appuyait sur des commandes vocales pour accéder à 18 fonctions différentes. Ford avait même installé des panneaux solaires sur le toit afin de capter l’énergie du soleil et d’alimenter un ventilateur destiné à rafraîchir l’habitacle lorsque la voiture était stationnée. Tesla a peut-être popularisé le volant yoke, mais ce concept en disposait déjà en 1996. Le "volant" était relié à un bras en porte-à-faux fixé au centre, permettant de configurer facilement la voiture pour les marchés à conduite à gauche comme à conduite à droite. Ce concept riche en technologies intégrait également un affichage tête haute (HUD) projetant les informations sur un panneau de verre directement dans le champ de vision du conducteur. Cela dit, ce n’était pas totalement inédit, puisque des voitures de série utilisaient déjà ce dispositif depuis la fin des années 1980. Pédalier réglable, appuie-têtes arrière à rétraction automatique et architecture intérieure pensée pour accueillir des airbags latéraux complétaient cet habitacle futuriste. La Synergy avait vu juste sur de nombreux points il y a trois décennies, jusqu’au bandeau lumineux arrière dont les constructeurs semblent aujourd’hui raffoler. Elle avait peut-être un visage que seule une mère pourrait aimer, mais difficile de nier à quel point elle annonçait avec précision nos voitures actuelles, bardées de technologie, et l’essor des véhicules électriques à autonomie étendue. Si la Synergy est restée au stade de prototype, une Ford EREV de série est en préparation. La prochaine génération de F-150 Lightning doit être lancée plus tard dans la décennie en tant que pick-up électrique à prolongateur d’autonomie, avec plus de 1 127 km d’autonomie combinée.